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Aestimatio Vol. 05 - Partie 26/33
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"Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (1567-1625)" de Didier Kahn.

par Rémi Franckowiak

Université de Lille 1

Voilà un ouvrage volumineux, une somme, pourrait-on dire; une étude minutieuse, pointilleuse même, de 800 pages, qui ne représente pourtant que le premier volume d’une œuvre qui doit en compter trois. Alchimie et Paracelsisme en France (1567-1625) devrait en effet être suivi, chez le même éditeur, par Cercles alchimiques et mécénat princier en France au temps des guerres de religion, puis Science, religion et littérature dans la France alchimique de la fin de la Renaissance.

L’ensemble représente une version remaniée et augmentée de la thèse de doctorat de Didier Kahn, soutenue en 1998 à Paris IV Sorbonne. L’ambition de l’auteur est, dans ce premier volume, d’établir une chronologie rigoureuse des livres et des idées, avant de se consacrer, dans les autres, aux hommes dans leur milieu, puis à une analyse plus thématique de la question. Son étude doit montrer que l’alchimie et le paracelsisme sont étroitement liés aux préoccupations de leur temps et ont participé à façonner l’esprit de toute une époque. Il s’agit de reconstituer tout un pan d’histoire de la culture de la France de la fin de la Renaissance sans lequel celle-ci ne peut être complètement comprise. La méthode adoptée par l’auteur pour remplir cet objectif est la philologie qui est, selon lui, dans le domaine de l’alchimie, « seule garante de la validité et de la pertinence du discours critique » [7]. Aussi les approches philosophique et épistémologique des doctrines exposées sont-elles négligées au profit de l’objet livre, saisi dans le cours de ses différentes éditions et polémiques.

Didier Kahn remet légitimement en cause l’idée d’une alchimie immuable du 3e au 17e siècle, que l’on ne saurait confondre avec la magie et la sorcellerie, qu’il définit, non pas comme la science chimique de l’époque considérée, mais plutôt comme une pratique chimique sous-tendue par une théorie transmutatoire et médicale (on s’étonnera d’ailleurs de trouver une allusion la liant à l’« alchimie » du 20e siècle d’Eugène Canseliet [37]). Il souligne en outre que l’alchimie de la seconde moitié du 16e siècle ne saurait être réduite au paracelsisme au sens étroit du terme, c’est-à-dire à une symbiose de la tradition médiévale et des conceptions propres à Paracelse. Le paracelsisme a surtout été le lieu de cristallisation de nouvelles influences de la Renaissance (kabbale chrétienne, doctrine ficinienne du spiritus mundi, courant mytho-hermétique), et a donc offert une grande diversité de visages. Ce que l’auteur nomme le « renouveau paracelsien » — mesuré en nombre de publications des œuvres de Paracelse (une douzaine durant les dix-huit années qui ont suivi la mort de Paracelse, contre environ 180 de 1560 à 1589) — correspond à l’influence déterminante de l’essor du paracelsisme sur l’extension spectaculaire de l’intérêt qui se manifeste alors en Europe pour l’alchimie. Quant aux dates servant de bornes chronologiques à ce travail, elles se justifient : 1567 correspond à la première diffusion dans les publications françaises des doctrines paracelsiennes, et 1625 à l’année de la censure par la Sorbonne de l’Amphitheatrum sapientiae aeternae de Heinrich Khunrath, qui illustre la crise que traverse alors l’alchimie en France.

L’ouvrage est composé, à l’exception d’une introduction générale, d’une très riche bibliographie et d’un index très utile, de quatre grandes parties accompagnées chacune de nombreuses annexes. L’auteur déplore l’absence d’un vaste répertoire chronologique de la production imprimée, pour ne rien dire de la production manuscrite. Aussi la première partie se propose-t-elle de dresser un état des lieux extrêmement précis de l’édition des livres alchimiques en France et en Europe avant le renouveau paracelsien, dont la publication du Rosarium philosophorum de 1550 à Francfort peut être considérée, pour Didier Kahn, comme la première manifestation.

La seconde partie de son livre complète la première, de manière tout aussi détaillée, en ce qui concerne la période de renouveau paracelsien jusqu’en 1567, qui se distingue cette année-là par la parution en Europe de treize ouvrages concernant l’alchimie ou le paracelsisme; en particulier celle, à Paris, du Compendium de Jacques Gohory, qui suit de quelques mois la première traduction à Anvers d’un texte de Paracelse (sa Grosse Wundartzney), et dont l’objectif était à la fois d’intégrer étroitement Paracelse à la République des lettres humanistes et de l’associer pleinement aux maîtres les plus savants des secrets de la nature, tels que Arnaud de Villeneuve, Trithème et d’autres alchimistes et philosophes. Cette période est caractérisée par des tentatives de légitimation de l’alchimie, allant de paires avec les premières réactions anti-paracelsiennes, dont la plus éclatante étant la fameuse « querelle de l’antimoine » qui débute en 1566 entre Loys de Launay et Jacques Grévin.

La troisième partie est, suivant son titre, une « chronique de la réception de l’alchimie et du paracelsisme en France et en Europe (1568--1594) ». Cette partie s’ouvre sur la présentation de l’œuvre de Gérard Dorn qui a participé à répandre les idées de Paracelse à travers toute l’Europe. Paracelsisme et alchimie montent en puissance. C’est une époque où apparaissent les premières tentatives de conciliation entre la médecine paracelsienne et la médecine ancienne, et aussi de synthèse de la pensée de Paracelse — avec surtout la parution de l’ouvrage majeur de Petrus Severinus, Idea medicinae philosophicae. Des dictionnaires de termes paracelsiens sont édités en plusieurs langues vernaculaires, dont celui de Toxites qui a pour but de rendre les étudiants débutant dans l’art hermétique plus aptes à lire Paracelse, de peur que, découragés par ses obscurités, ils n’abandonnent finalement l’art lui-même. Mais c’est aussi l’époque de réactions anti-paracelsiennes, de la querelle entre Joseph Du Chesne et Jacques Aubert, et du procès de Roch Le Baillif. Il est toutefois dommage que les écrits de Blaise de Vigenère et de Palissy (tout comme le Grand miroir du monde de Du Chesne) ne soient pas davantage discutés dans cette chronique.

La quatrième partie présente, quant à elle, les trente dernières années de cette histoire de manière moins exhaustive; Didier Kahn ne saisit la réception de l’alchimie et du paracelsisme de 1597 à 1625 qu’à travers les grandes controverses, l’affaire des placards parisiens de la Rose-Croix (présentée comme une mystification dont l’instigateur serait un certain Etienne Chaume, futur étudiant de la faculté de médecine de Paris, et non John Dee suivant l’interprétation de Frances Yates), le scandale des thèses de Villon et de de Clave, et la censure de l’ouvrage de Khunrath; mais le traitement de chacun de ces points reste très détaillé. L’histoire se termine au moment où l’alchimie, dans les années 1620, certes traverse une crise, envahit désormais la vie publique et intellectuelle.

On retiendra de cet ouvrage, en plus des innombrables informations d’ordre philologique, que l’alchimie de la fin de la Renaissance, fortement nourrie de la pensée pseudo-lullienne et de la doctrine de Jean Trithème — comme le souligne avec raison l’auteur — s’introduit sur le marché du livre au 16e siècle grâce à l’initiative de quelques éditeurs qui en font une de leurs spécialités, tout en se voyant étroitement liée à la médecine. C’est ce contexte qui explique une partie du succès de Paracelse qui, en retour, va faire connaître à l’édition d’ouvrages alchimiques un essor spectaculaire; les 2000 pages du célèbre recueil de textes alchimiques et paracelsiens de Lazare Zetzner, Theatrum chemicum , de 1602 en sont un exemple très significatif. Toutefois, le renouveau paracelsien, à partir de 1550, va s’appuyer sur un contresens majeur, faisant de Paracelse un complet alchimiste qui a su obtenir la pierre philosophale grâce à laquelle il a pu accomplir des guérisons miraculeuses.

Pour Didier Kahn, écrire l’histoire de l’alchimie, c’est « à la fois dresser une bibliographie chronologique et se faire le biographe des auteurs les plus importants de la période » [33]. Cette approche savante, engagée dans une lutte contre les « mythes historiographiques » (ce qui ne va pas sans donner de temps à autre le sentiment que l’auteur endosse le rôle de redresseur de torts), à la fois impressionne par son souci du détail, par son flot d’informations (l’étude de la question se faisant parfois mois par mois, voire semaine par semaine), mais laisse également sur sa fin: on aurait aimé à certains moments une analyse conceptuelle plus approfondie des textes présentés. Il n’en reste pas moins que ce travail, hautement documenté, qui parvient parfois à redonner quasiment vie aux éditeurs et alchimistes dont il traite à travers leurs querelles, leur recherche de manuscrits, leur mission de faire connaître le paracelsisme, est d’une très grande valeur scientifique, et nous attendons impatiemment la suite.


Notes

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POUR CITER CET ARTICLE

: Institute for Research in Classical Philosophy and Science. ISSN 1549–4497 (online), ISSN 1549–4470 (print), ISSN 1549–4489 (CD-ROM). Aestimatio 5 (2008) 196-199.
: Rémi Franckowiak, Université de Lille 1 - remi.franckowiak@univ-lille1.fr.
: "Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (1567-1625)" de Didier Kahn, Cahiers d’Humanisme et Renaissance 80. Genève: Librairie Droz, 2007. Pp. x + 806 .ISBN 978-2-600-00688-0.